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interview de l'artiste
Interview de l'artiste
Béatrice Comte, critique d'art, a eu le privilège rare
de rencontrer, pendant plusieurs jours, l'artiste dans l'intimité
de son atelier. De cette rencontre, Béatrice Comte nous livre ses
réflexions et nous permet de mieux comprendre l'univers pictural
ainsi que l'évolution artistique d'Alain Thomas.
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| Ibis Rouges |
Alain Thomas, un voyageur immobile…
Le soir tombe. L'artiste s'assoit sur la chaise fétiche dont il
use depuis l'âge de treize ans. Selon un angle toujours identique,
il dirige vers son chevalet deux spots à la lumière invariante,
indifférente aux jeux rythmés de la lune et du soleil. Il
entre en peinture. Il n'en sortira pas avant cinq ou six heures du matin.
Dans le nocturne silence solitaire qui étire et annule à
la fois le temps, il construit patiemment depuis plus de quarante ans
un univers selon son coeur. Un univers tendre et délicat, qui ne
sait rien de la violence, ignore la douleur, cultive l'harmonie universelle.
Un univers dont Dieu, enfin, ne rougirait plus. Un univers d'innocence,
qui ne doit rien à la naïveté mais beaucoup à
une tenace détermination.
Alain Thomas compose avec brosses et pinceaux hymnes à la joie
et symphonies pastorales, il écrit à l'huile des odes à
l'amour et des élégies discrètement nostalgiques.
Rêveur tout à fait éveillé, il fait de chacun
de ses tableaux une utopie consciente : la douceur et la sérénité
qui tous les illuminent transportent leurs spectateurs dans le nulle part
idéal d'une paix généreuse, et elles réussissent
ainsi à faire oublier la glauque pesanteur du réel obstiné.
Les oeuvres d'Alain Thomas ne sont pas comme Matisse voulait que fussent
les siennes de bons fauteuils : ce sont des fragments de bonheur.
Son parcours
Ce fabuleux Eden n'a pas été donné à Alain
Thomas. Il l'a conquis de haute lutte.
Ses premières oeuvres, jusqu'en 1969, déclinent sur fond
rêche et sourd des visages austères aux yeux vides ou clos,
repliés sur un intérieur oppressé. La palette n'ose
pas l'éclat, le dessin hésite à la fermeté.
Même les cirques, même les fleurs sont alors raides et tristes.
Les clowns s'ennuient et les ballons se refusent à l'envol. Les
guitares sont muettes et les arbres sans feuilles. La vie, il faut dire,
a plutôt maltraité le peintre, l'obligeant à quitter
l'école à quatorze ans pour exercer un métier détesté.
Néanmoins il lit beaucoup, il consacre la moitié de ses
nuits à l'art, il tombe amoureux. Sur ses tableaux, l'expression
des modèles -qui commencent à s'intégrer dans un
paysage- s'éclaire. Les ciels apparaissent, s'illuminent, s'ennuagent,
se peuplent d'oiseaux; ils surplombent des lointains de plus en plus sophistiqués,
dont les plans superposés et entrecroisés entremêlent
architectures de fantaisie, tranquilles rivières sinueuses et luxuriances
végétales.
Finalement, après fées et licornes en 1970, apparaissent
vers 1974 animaux de toutes sortes, promeneurs et patineurs. La vie explose.
Le portrait posé, en gros plan, disparaît totalement. Bêtes
et gens croissent et se multiplient. Ils s'affairent de concert à
d'importantes futilités. Les voici tous petits, forts nombreux,
admirablement dessinés, peints avec la même extraordinaire
minutie que les bulbes des églises dont on distingue chaque tuile
vernissée, que les champignons qu'on cueillerait volontiers tant
ils ont de fraîcheur, que l'herbe visible brin par brin.
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| Koalas |
Son évolution
Paradoxalement, c'est au moment où Alain Thomas acquiert aisance
et virtuosité et traite ses sujets avec une netteté et une
précision extrêmes qu'il se libère totalement de son
rapport à une réalité crédible ou à
une fantaisie univoque. Ayant intériorisé le savoir acquis
en autodidacte, le voici en mesure de l'outrepasser pour exprimer sa créativité
propre. Et il entre sans hésiter dans les royaumes fantasques du
rêve; il dispose des buissons fleuris dans un paysage de neige,
fait naviguer dans une coquille d'oeuf couverte de lierre un oiseau coiffé
d'un pot de fleurs.
«Je n'ai pas eu conscience de changer, explique-t-il. Ce sont les
visiteurs, les collectionneurs qui m'ont éclairé sur moi–même,
sur mon parcours. Je rachète du reste désormais mes premiers
travaux lorsque c'est possible, afin de retrouver mon propre cheminement...En
fait, je peins depuis 44 ans, et depuis 44 ans je n'ai cessé de
chercher : de nouvelles compositions, une thématique élargie,
des lumières différentes. En maintenant cependant le même
cap, celui de la qualité technique bien entendu, mais aussi celui
qui me porte à l'onirisme, à l'intemporalité, et
-en même temps- à la célébration exacte et
fidèle du monde naturel ».
La puissance émotionnelle du travail d'Alain Thomas provient en
effet de son caractère étonnamment contradictoire. Sa soif
de connaissances n'a d'égale que son aptitude à l'évasion
intérieure. Nul hasard si cet adepte du rêver-vrai intemporel
a illustré avec bonheur tant de fables poétiques, que ce
soit celles d'Andersen ou celles d'Ysabelle Lacamp, et qu'elles se déroulent
dans la Chine ancienne ou sous le khalifat de Bagdad.
Alain Thomas a cheminé du même pas vers la couleur et vers
la liberté. Dès lors qu'il a abandonné ses constructions-portraits
strictement centrées sur un ou deux personnages pour inventer de
complexes compositions oniriques, son chromatisme s'est débridé.
Imprégné de contes du monde entier et de récits de
voyages autant que de livres d'art, il a commencé dans les années
soixante-dix à laisser vaguer son imagination, et ordonné
ses oeuvres autour de thèmes russes, persans ou flamands très
librement réinterprétés avec une personnalité
si affirmée qu'elle se reconnaît au premier coup d'oeil.
S'agit-il d'une mise en images du périple de Marco Polo, de la
présentation en majesté attendrie d'une panthère
et de ses chatons sur fond de savane, du glissement insolite d'un traîneau
à glace d'un siècle à l'autre ou d'un déjeuner
sur l'herbe indianisant ?
Nul besoin de chercher une signature : d'évidence, c'est un Alain
Thomas! Passionné par ailleurs par faune et flore, fin connaisseur
de planches botaniques et ornithologiques, collectionneur de dictionnaires
et de documentaires animaliers, le peintre a aussi réalisé
de véritables portraits d'animaux -panda géant ou macaque
japonais, toucan à capuchon ou casoar à casque.
Représentées avec un réalisme quasi obsessionnel,
après des recherches approfondies, ces bêtes évoluent
au coeur d'une végétation imaginaire et réelle à
la fois : les plantes appartiennent bien à leur biotope naturel,
mais ne poussent jamais enchevêtrées de la sorte. Parallèlement
à l'inlassable exploration multiforme de sujets, Alain Thomas a
avivé ses nuances avec une jouissance manifeste. A lui la plénitude
des cobalts et des outremers, la saturation des vermillons et des fuschia,
les variations subtiles des jaunes de chrome et de cadmium, le grand écart
entre vert émeraude et vert anglais. A lui l'onctueuse gamme des
ocres, l'opalescence des blancs de titane, le miroitement du noir d'ivoire.
«J'achète mes couleurs à l'instinct, avoue-t-il, presque
avec gourmandise; telle me séduit, puis telle autre, et je vois
ensuite à quoi les utiliser»
Son univers et sa pratique
Etre admis dans l'intimité d'un atelier est toujours privilège
enviable. Cela aide à pénétrer plus avant le coeur
mystérieux de l'oeuvre dont parlait André Gide.
Visiter le lieu où vit et travaille Alain Thomas constitue une
expérience particulièrement riche. L'artiste, son environnement
et sa création ne font qu'un. Paix du cœur et chaleur familiale
lui sont essentielles. L'espace à peindre lui-même? Sa spartiate
exiguïté surprend. Certes, miniaturiste, il pratique essentiellement
le petit format (41 x 33 cm en moyenne). Mais le voir bricoler sa planche
à dessin avec des pinces donne la mesure d'une simplicité
qu'un succès international n'a pas altérée. Il y
pose le panneau de bois marouflé de papier lisse sur lequel il
trace tout d'abord à la mine de plomb un dessin très abouti,
qu'il recouvre ensuite à l'ancienne d'un jus ocre destiné
à nourrir les fonds. Méthodique et ordonné, il dresse
alors l'oeuvre sur le chevalet (dont le rebord étroit forme son
unique palette!) pour appliquer les couleurs à l'huile, bien entendu.
Sa pratique tient de la chorégraphie : nets, sûrs, les gestes
s'enchaînent avec élégance. Le bras est appuyé
sur un vénérable balai couvert de croûte de peinture,
le pinceau va et vient en prolongement naturel de la main. Droites et
courbes se forment d'un coup, d'elles-mêmes, calmement. Tout commence
par le ciel, dont la tonalité -parfois embrasée de rouge
ou d'orange, parfois presque blanche ou encore jaune claquant, souvent
aussi bleu de nuit profond- déterminera celle de l'ensemble. Ensuite
surgissent les lointains, puis l'environnement, et en dernier lieu les
sujets centraux. Chaque étape nécessitant 4 à 10
glacis séparés les uns des autres par des périodes
de séchage, et d'éventuelles petites retouches du dessin,
plusieurs panneaux sont en cours en même temps... Mais un seul chevalet
suffit à tout cela.
Son énergie nocturne, Alain Thomas la puise en particulier dans
la fréquentation diurne des hôtes du grand jardin qu'il a
transformé en parc animalier. Il voyage en Patagonie avec ses lièvres,
en Australie avec ses kangourous, il survole les continents avec ses grues
couronnées. Celui-là qui fait tant rêver à
tous les ailleurs est en effet un casanier à qui suffisent les
errances de l'esprit et que comble les voyages immobiles.
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